Au Gabon, la presse interpelle le pouvoir et réclame une refondation durable

 Au Gabon, la presse interpelle le pouvoir et réclame une refondation durable

En présentant les vœux de la presse au Chef de l’État, le porte-parole des médias gabonais, Désiré Ename, n’a pas seulement déroulé un exercice protocolaire. Il a livré une lecture politique de la Transition, plaçant la liberté de la presse au cœur du projet de refondation nationale engagé depuis le 30 août 2023.

Dès les premières minutes de son intervention, Désiré Ename a rappelé un acte fondateur : le 4 septembre 2023, lors de sa prestation de serment, le Président de la Transition avait choisi de recevoir en premier la presse nationale. Un geste rare sur le continent, interprété comme un signal fort adressé aux journalistes et, au-delà, à l’opinion publique. Quelques jours plus tôt, le Chef de l’État les exhortait à « dire sans crainte, mais dire la vérité ». Une formule devenue, selon le porte-parole, le socle d’un nouveau contrat entre le pouvoir et les médias.

Pour la presse gabonaise, longtemps éprouvée par les pressions politiques, les clivages internes et la précarité économique, la Transition a ouvert une parenthèse inédite. Désiré Ename parle d’un « retour de l’oxygène démocratique », rappelant que la vitalité d’un État moderne se mesure aussi à la liberté laissée à ceux qui informent, critiquent et documentent l’action publique.

Cette inflexion politique s’est traduite par des actes concrets : régularisation de centaines d’agents de l’audiovisuel public, renforcement des dotations aux médias d’État, rénovation des stations provinciales et extension de la couverture de Radio Gabon jusque dans des zones longtemps marginalisées de l’arrière-pays.

Autre symbole de cette volonté de rupture : la construction du nouveau siège de Gabon 24, vitrine moderne de l’audiovisuel public, désormais hors de l’enceinte du Palais présidentiel. À cela s’ajoute la relance annoncée d’Africa N°1, radio panafricaine appelée à redevenir un outil d’influence régionale pour Libreville.

Mais le tableau n’est pas uniforme. À quelques encablures de ces infrastructures flambant neuves, la Maison Georges Rawiri, siège historique de Gabon 1ère, offre un contraste saisissant. Bâtiments dégradés, conditions de travail précaires : pour Désiré Ename, la rénovation de ce haut lieu de l’audiovisuel public est devenue une urgence politique autant que symbolique.

Au-delà des infrastructures, la question du financement demeure centrale. Le porte-parole de la presse plaide pour une réforme de la Redevance audiovisuelle et cinématographique (RAC) afin qu’elle bénéficie réellement à l’audiovisuel public et à l’Institut gabonais de l’image et du son (IGIS). Ce dernier, pilier de la formation et de la création audiovisuelle, souffre d’équipements obsolètes qui freinent l’essor du cinéma gabonais, pourtant perçu comme un levier stratégique de rayonnement culturel et d’emploi pour la jeunesse.

Même constat pour l’Agence gabonaise de presse (AGP). Soixante-cinq ans après sa création, elle peine à jouer pleinement son rôle de fournisseur national d’informations, faute de locaux adaptés, de moyens humains et de ressources financières suffisantes. Sa modernisation est jugée indispensable pour relever le niveau général de la production journalistique.

Désiré Ename n’a pas éludé la situation de la presse privée. Si la subvention publique a été revalorisée sous la Transition, la crise mondiale du papier et la concurrence du numérique fragilisent les modèles économiques. Le porte-parole a appelé l’État, les entreprises et les partenaires internationaux à soutenir les médias par la publicité institutionnelle et un meilleur accès aux sources d’information.

Il a également plaidé pour une clarification du cadre juridique, encore marqué par la coexistence paradoxale de la dépénalisation des délits de presse dans le Code de la communication et de leur maintien dans le Code pénal, ainsi que pour une fiscalité plus adaptée aux réalités économiques du secteur.

Conscient que la liberté impose des responsabilités, le représentant des journalistes a insisté sur la nécessité de renforcer la formation et l’éthique professionnelles. Si des programmes de coopération internationale existent, comme les immersions en France, la création d’une Maison de la presse, dotée d’un centre de perfectionnement, apparaît comme un chantier structurant.

L’ambition d’un hub médiatique régional
En filigrane, un objectif plus large se dessine : faire du Gabon un hub médiatique en Afrique centrale et francophone. La relance d’Africa N°1 et l’organisation prochaine à Libreville de la première Conférence internationale de la presse francophone, prévue du 21 au 25 janvier, s’inscrivent dans cette stratégie de rayonnement.

En présentant ses vœux au Chef de l’État pour l’année 2026, la presse gabonaise a ainsi rappelé une conviction : une presse libre, responsable et économiquement viable n’est pas un contre-pouvoir hostile, mais l’un des piliers les plus sûrs d’une Transition crédible et d’un État durablement réconcilié avec ses citoyens.

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